Les violences faites aux femmes dans les médias au Bénin…la route est longue!

La Maison des Médias Thomas Mègnassan est un centre de presse créé en 2004, situé dans le quartier de Gbédjromédé à Cotonou (Bénin).

Comme de nombreux Béninois et Béninoises, le 1er mai 2020, jour de la fête du travail, j’ai écouté le ras-le-bol justifié de la journaliste Angela Kpeidja contre le harcèlement sexuel dont elle a été la cible à l’ORTB, la télévision publique du pays.

Ce n’était pas une très grande surprise. Nous savions tous et toutes que ce genre de pratiques perdure dans tous les milieux professionnels au Bénin. La presse n’y échappe donc pas. Ce qui est particulier aujourd’hui, c’est qu’une femme osait briser le silence et exposer publiquement nos tares. Elle a inspiré d’autres journalistes qui ont elles aussi raconté leurs expériences désastreuses au sein des médias.

Au moment où se produit ces événements, je dois avouer que j’ai une obsession: que cette libération de la parole s’étale dans le temps afin de pousser les politiques à s’engager résolument contre les violences physiques et morales faites aux femmes dans l’exercice de leur métier mais pas seulement.

Alors, si on veut qu’ils agissent, il me semble important de montrer que ces déclarations n’étaient pas des cas isolés, que nous sommes bel et bien dans une culture du viol bien ancrée dans les pratiques professionnelles. J’ai donc commencé à chercher des chiffres récents sur les violences faites aux femmes dans les médias ou plus globalement dans le secteur de la communication. Résultat, je n’ai trouvé aucune étude, récente, d’envergure nationale sur le sujet. Rien ne permettait de mesurer quantitativement l’ampleur du phénomène.

Après quelques échanges avec des femmes journalistes et béninoises comme moi, nous avons donc convenu de lancer cette étude, que nous aurions voulu avoir plus tôt, dont je dévoile enfin les résultats.

Mais d’abord, je souhaite faire de cette action, une action collective. J’ai alors contacté une dizaine de femmes afin de leur soumettre cette idée et je remercie celles qui ont répondu favorablement à ce projet.

Je dois avouer ici que j’ai aussi été très marquée par les conversations longues et profondes de plusieurs femmes béninoises qui ont refusé de se joindre à cette action pour des raisons, sans doute légitimes à leurs yeux, comme l’absence inhérente de leadership, voire de solidarité au sein des associations de femmes journalistes au Bénin. Mais était-ce vraiment des raisons suffisantes ? Seul l’avenir nous le dira.

Malgré ces réticences, grâce au Calvif(Centre d’Aide et de Lutte contre les Violences faites aux Femmes), association que je remercie chaleureusement, nous avons lancé le 20 mai 2020, notre grande enquête anonyme dont le but était de mesurer les violences physiques et morales faites aux femmes dans les milieux des médias et de la communication.

L’enquête a duré un mois, il a été diffusé exclusivement sur les réseaux sociaux et nous avons obtenu une vingtaine de réponses, majoritairement des femmes bien évidemment. Près de 50 % de ces femmes travaillaient à la télévision et seulement 5% dans la presse écrite béninoise.

Pour ce qui est des détails de l’échantillon, la moyenne d’âge des femmes qui ont répondu ont moins de 35 ans.

A la question de savoir si elles pensent qu’une collègue a déjà subi des violences, 61% estiment qu’une de leur collègue a été l’objet de violences psychologiques (harcèlements, remarques sexistes et dévalorisantes, etc..) et 11% de violences physiques et sexuelles (attouchements, baisés volés, etc..).

“En fait c’est une amie avec qui j’ai fait un stage.Le chef programme lui avait fait des avances mais comme elle a refusé. Il lui faisait subir une violence psychologique. Elle était percutée . Ne pouvant supporter, elle a abandonné malgré le fait qu’elle était pressentie pour être recrutée. Elle a jeté l’éponge malgré sa licence en journalisme.” A.

En milieu professionnel, nous échangeons mais nous observons aussi le cadre dans lequel nous évoluons. Mesurer l’ampleur de ce phénomène passait donc aussi par la perception du cadre par des tiers et soulève aussi la question du silence lorsqu’une connaissance est fragilisée. Aspect que nous n’avons pas abordé dans cette étude.

Les violences regroupant souvent différentes réalités, il était en effet très important de préciser celles dont il s’agissait dans cette courte enquête.

Ensuite, au cours de cette dernière, nous avons donc demandé aux répondantes si elles ont elles mêmes, subi des violences psychologiques et physiques sur leur lieu de travail. Plus de la moitié, 60% ont répondu par l’affirmative.

“Je suis plutôt une femme aux formes généreuses. Rondeurs que j’assume donc et que j’aime mettre en valeur. Pas jusqu’à être dénudée non, mais je les mets en valeur avec des tenues sur-mesure. Sur les lieux de reportages ou entre confrères ou même collègues les remarques sont parfois insoutenables. Des attouchements avec des commentaires qui mettent mal à l’aise. Un confrère est allé jusqu’à me dire que si ce n’était pas interdit il me violerai pour prendre son pied prétextant que ma poitrine l’excite. Ce genre de déclarations c’est pratiquement mon quotidien. Pas plus tard que le vendredi dernier, un autre confrère bien connu m’a arraché un baiser devant un public. J’ai failli le frapper en pleine face, mais j’ai considéré son âge, et le public qu’il y avait autour de nous. Moi j’ai eu ce respect pour lui, mais lui ne s’est pas gêné. Je ne sais pas si ce que vous faites va y changer quelque chose, mais je le souhaite, parce que ces remarques et comportements sexistes, moi personnellement commencent à me rendre malade.” N.

Et cela est souvent arrivé au début de leur carrière. Il semble donc que les femmes sont plus exposées à différents types d’agressions quand elles démarrent une profession et peuvent être perçues comme des proies faciles. C’est le fameux “droit de cuissage”.

“Ce sont parfois vos collègues qui vous harcèle, vous font la cour avec insistance quand vous vous laissez aller à leur jeux, ils sont prêts à vous embrasser et à faire d’autres choses dans les bureaux ou les escaliers. Les plus respectueux le feront hors du service. Face à ces insistances, je les ignore, m’attache à mon travail.
Ce n’est pas chose facile, une stagiaire m’a confié un jour en larmes qu’elle allait mettre fin à son stage. Avec sa belle forme tout le monde voulait lui faire la cour, jalousie des uns, menaces des autres quand ils la voyaient avec un autre collègue.”C.

“J’étais à la recherche d’un boulot quand mon ancien DG m’a rappelé de revenir travailler pour lui. A peine revenue le premier jour du boulot, il me mit la pression de sortir avec lui afin de garantir ma nouvelle position, j’etais deboussolée. Il me proposa en même temps d’être sa maîtresse. Quand je suis sortie du bureau je n’y ai plus jamais remis les pieds”.N.

Les interviewés ont aussi répondu en majorité (60%) que ces comportements s’étaient produits plusieurs fois, avec un seul collègue(53%). 46% ont répondu plusieurs collègues.

“C’était des avances répétées d’un responsable.. Un autre collègue qui me faisait une cour assidue malgré mes refus. Il lui arrivait de me toucher de manière indécente.. C’était vraiment insupportable.”M.

En fin de questionnaire, nous avons demandé aux jeunes femmes si elles avaient fini par “céder aux avances pour avoir la paix ou juste exercer leur métier”. Cette question peut paraître déplacée mais elle reflète bien un discours visant à minorer le caractère agressif et envahissant du harcèlement professionnel en mettant en avant le caractère consentant de plusieurs relations existantes dans le cadre d’une activité professionnelle.

Seulement 20% des femmes interrogées, déclarent avoir résisté, de façon ferme, aux avances de leurs collègues hommes. Pour la plupart, elles disent avoir signalé les pressions subies à leur supérieur hiérarchique sans grand effet.

“En début de carrière il m’est arrivée plusieurs fois de comprendre à travers des regards et des remarques mais aussi des situations que si je me montrais plus « entreprenante » avec le Chef, ma situation pourrait être meilleure. Je n’ai jamais cédé. J’ai perdu pas mal d’opportunités comme cela.” V

Ces résultats — à relativiser- du fait du faible échantillon — montrent tout de même assez clairement que le lieu de travail pour les femmes journalistes ou dans le milieu de la communication au Bénin représente un cadre assez hostile pour ces dernières.

En seulement un mois, nous avons recueilli des témoignages forts et des réponses marquantes qui nous ont heurté, bousculé mais aussi inquiété.

Nous appelons donc à une étude nationale sur le sujet mais surtout des actions claires pour lutter contre les violences faites aux femmes dans le cadre professionnel.

Africaine déjà-Journaliste ensuite ;)

Africaine déjà-Journaliste ensuite ;)